rip-2.jpgLe taxi la déposa devant la villa tout confort que lui avait laissé son deuxième mari dans la chic banlieue liégeoise.

Elle était revenue dans sa ville natale pour s’occuper de sa mère, veuve, prématurément vieillie par la maladie d’Alzeihmer mais qui la reconnaissait encore, maigre consolation devant un tel naufrage. Malheureusement, son frère et surtout sa belle-sœur et leur ribambelle de gosses étaient bien incapables de trouver du temps pour aider au quotidien, juste quelques conseils qui littéralement la bourraient.
Pour tromper son ennui d’infirmière de sauvetage, elle s’inscrivit à un club de whist.
Elle avait toujours adoré ce jeu de cartes où on ne devait pas se farcir le même partenaire comme à la belote, de toute façon trop populaire, ou au bridge, trop snob.

Josette avait des idées très arrêtées sur tout.

Elle avait un jeu du tonnerre, il annonça une Petite Misère.
C’était la première fois qu’elle le voyait, sexagénaire, petit, pas spécialement bien mis mais un charme certain venant sans doute de son regard vert-bronze un peu ténébreux. Cette homme-là n’avait pas de femme, aucune n’aurait laissé son mari porter une cravate avec une tache !
Elle enchérit prudemment d’un Solo 8 plis.
Les autres ayant "passé", l’affaire se jouait entre eux, comme souvent, ces deux annonces se complétaient, un bien fourni, l’autre pas.
Il annonça un Piccolo, un petit sourire narquois aux lèvres.
Elle claironna "Abondance" en écarquillant ses petits yeux presque coquinement.
Il lâcha "Grande Misère" d’un air faussement contrit.
Il gagna au terme d’un sacré suspense tant est paradoxal de gagner sans faire aucun pli !
Grand seigneur, il lui offrit une coupe et ils se racontèrent leur vie enfin, elle, édulcora bien la sienne.

Divorcé d’une chieuse de première selon ses dires, il vivait dans un petit appartement de célibataire. Rien d’affriolant, une espèce d’antre en ayant bien l’odeur, elle allait y remédier, pensa-t-elle dès la première invitation !
Il lui trouva tous les talents d’une bonne épouse "diplômée de l’école ménagère", expression consacrée qu’il croyait drôle, ce dont il avait manqué cruellement ayant choisi une belle femme plutôt qu’une d’intérieur.
Une fois rhabillé par ses bonnes œuvres mais surtout rafraîchi - vu ses goûts de chiottes en mode vestimentaire -, Josette finit par le trouver séduisant et le découvrir argenté ce qui lui plut encore davantage.
Elle lui fit construire une jolie villa tout confort.
Elle demanda une piscine, elle l’eut.
Il n’aimait pas l’avion, elle le fit voyager dans toute l’Europe en train de luxe.
En échange, c’était une parfaite maîtresse de maison et si son art culinaire était particulièrement réduit, au moins le repas était servi en temps et heure et il n’avait pas à le faire !

Quand il fut bien dans ses pantoufles, au propre comme au figuré, Jean ne fit plus guère preuve de prévenance pour "sa Josy", plus de compliments, pas d’attentions, tout juste ouvrir son carnet de chèques de temps en temps, pour avoir la paix.
Dès sa retraite pourtant retardée au maximum, ce fut pire, ayant apparemment épuisé son quota d’énergie, il passait du lit au canapé vautré devant ses télévisions, zappant et s’attardant sur la moindre paire de seins qui passait sauf celle qui torchait tout autour de lui.
Une fois de temps en temps, un peu de tendresse ?
Non, rien.
Ça commençait à bien faire, la répétition peut plaire à la femme mais pas celle-là !

C’était l’automne, la saison des champignons, elle alla faire un tour dans les bois.
Lui aussi aimait sa célèbre sauce.


Sa nièce, qui soignait leur relation de manière quasi atavique, la déposa à l’entrée du village de Noël de la Cité ardente. Bien qu’assez récent, elle l’aimait bien - cette année il avait valu à sa chère ville le titre de "capitale européenne de Noël" - elle craqua pour un énième santon de Tchantchès avant d’aller manger des boulets-frites à la liégeoise chez Lequet puis, place de la République française, prit le bus 35 vers le cimetière de Robermont où Jean, décédé de  manière impromptue d’une diarrhée fulgurante, l’attendait.
Ce cimetière était également un joli parc arboré où, outre l’attrait de nombreux monuments funéraires de qualité, elle ne détestait pas se promener comme pour vérifier qu’il y était bien enterré.
La pomponnette couleur rouille commandée chez Fleurex trônait sur la dalle en pierre bleue du Condroz, fini poli-adouci, entourée d’un ruban fauve imprimé de l’inscription dorée " Å r’vèy mi amoûr ! "* , il n’avait jamais compris un mot de wallon !
Double jouissance.
Elle tailla le buis, beaucoup plus petit que le précédent, en cône, ironie qui la fit sourire, elle rajouta à l’ensemble le petit écriteau où une encre violette étalait en pleins et déliés les initiales JETABEM.

Rangeant son sécateur dans un sachet pour ne pas salir la doublure en soie de sa sacoche, elle repartit satisfaite.
Le gardien, habitué à cette petite vieille sans saveur, comme aux dizaines d’autres, la salua poliment d’un doigt sur la casquette quand elle monta dans le taxi qui l’attendait.

Et de deux !


A suivre ./..

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* Au revoir mon amour

Il s'agit ici d'une nouvelle en trois parties de pure fiction.
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.
Image libre de droit provenant du site Pixabay

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