drague.jpgDéjà le mot est péjoratif puisque ça veut dire racler le fond !*

Mais c’est celui qu’on utilisait le plus dans ma belle jeunesse pour décrire ce délicieux moment où le pauvre timide devait prendre son courage à deux mains pour ne fut-ce qu’inviter à un slow, une fille pas trop convoitée sirotant son soda attendant elle, impatiemment, de pouvoir se remuer les gambettes et arrêter de faire tapisserie.

Car même les filles les plus effarouchées aiment danser en couple alors que les garçons, même les plus fanfarons, sont souvent rebutés par cette notion de rythme à partager conjointement.

Ces soirées dansantes, vocable surtout citadin un peu hérité des "thés dansants" de nos parents beaucoup plus chics que les "bals", sous-entendant festivités plus campagnardes voire connotées prolétaires, étaient le meilleur moment pour tâcher de quitter ce célibat qui était socialement une tare à combattre.

Ne pas avoir de petit ami te persuadait d’être (re)jetée dans le camp des pas normales subissant l’acné, la poussée des seins ou les règles tardives ou pire, des fringues pas à la mode.
On a de ces idées à l’adolescence !
Dans ce milieu des seventies, le must était un garçon avec des cheveux bouclés un peu sauvage, la lippe gourmande et la carrure en trapèze, le style minet était assez raillé et je pense que les vrais blondinets un peu chétifs devaient ramer tout autant que les fils ringards de trop bonne famille en molières Ambiorix et Loden vert.
Je crois que ça n’a pas fort changé vu la mode actuelle du gars brun, barbu, basé aux yeux de braises.
Côté filles, quand on revoit les photos de classe, c’était la longue chevelure, le corsage ajusté et les pattes d’ef‘, en fait on s’habillait pareil à l’époque, les garçons avaient l’air de filles si on excepte les jeans excessivement moulants qui t’aidaient à définir le sexe !

Mais revenons au propos, en ville, il y avait trois possibilités pour trouver une âme sœur, les soirées dansantes susdites, la chorale de la paroisse et les mouvements de jeunesse.
J’ai pratiqué les trois.
C’est carrément le pieux chœur qui a porté ses fruits le premier, tardivement pourtant mais entretenu à la maison de jeunes dans de chaudes parties de ping-pong. Aaah, ce frôlement de mains quand on se rend la balle ou l’onglet de guitare jusqu’à ce raccompagnement galant à mon domicile de frêle jouvencelle qui se termina en la découverte labiale apothéotique tant attendue !
C’est comme pour tout, une fois que tu as passé le cap, dirais-je l’initiation, mutuelle à mon avis dans ce cas, que tu as littéralement goûté à la chose, que tu es rentrée chez toi en te disant "Ça y est, c’est fait !", tu ne demandes qu’à réessayer.

Il te restait donc à comprendre les codes de la drague, nos parents disaient courtiser et c’est ce que j’ai encore connu mais on disait aussi flirter (merci l’anglais et Michel Delpech).
Et les codes, c’est d’abord un regard, on repère puis jauge la proie, et on espère être remarqué.e. En soirée dansante tu pouvais te lancer dans quelques stratégies dont la première était d’aller "jerker" de manière dégagée au plus près de la cible de façon à ce qu’elle constate tes souplesse et talent innés dans le domaine et qu’on puisse s’envoyer des lorgnades prometteuses.
Le deuxième stade était d’attendre l’horrible "bamba", pratique incontournable qui te voyait faire la danse des canards en tournant en rond, les mains sur des épaules humides de transpiration alors que des paluches moites se crispaient sur les tiennes.
Et attendre, qu’un garçon te choisisse, se plante un genou sur le sol tandis que l’autre recevait ton digne postérieur que tu tâchais de ne pas appuyer trop lourdement pendant que tu échangeais les trois bises parfois dégoulinantes de sueur.

Tout ça pour enfin pouvoir signaler à l’élu ton intérêt soutenu en le choisissant dans la farandole.
Si tout fonctionnait, tu étais finalement invitée à une série de slows au fil desquels les partenaires pouvaient marquer leur attirance de manière de plus en plus rapprochée. Les bras se resserraient, les mains mâles descendaient un peu la ligne de la bienséance et les femelles exploraient avec douceur la nuque chevelue.
Si les têtes s’inclinaient, c’était bon signe contrairement au malotru gardant une main en poche ou pire, un verre.
Et puis c’était parti pour l’exploration buccale sans finesse du débutant si le ramage ne correspondait pas au plumage ou pour une exploration de sensations inédites ou renouvelées si le partenaire avait un peu de pratique...

C’était quand même toute une affaire de trouver et garder un petit ami !

Mais que cette découverte progressive était fondamentalement excitante !

Plus tard, quand sortir devint "zoner dans le Carré" et "faire les guindailles**" d’étudiants, la prospection n’était pas plus aisée et la pérennité de la pêche clairement aléatoire !
Le plus simple était encore d’entreprendre les scouts de la paroisse, assez demandeurs, au moins ils étaient censés être de bons garçons !

Mais les choses restaient compliquées.

Sans doute elle-même désespérée par mon célibat et mes 25 ans fatidiques, mon amie mit à mon insu une petite annonce dans le toutes-boîtes local ; vu le libellé sensuel, je reçus une avalanche de réponses enthousiastes avec invitations diverses dont des vacances tous frais payés... Mais bon je n’envisageais pas de trouver l’homme de ma vie par ce biais et ils furent tous déçus.

C’est de la manière la plus classique, à l’occasion du mariage d’un ami que je pus proposer à coups d’œillades, bons mots et invitation à un rock, tous mes charmes intellectuels et physiques à ma future moitié qui brava sa timidité maladive pour me relancer dans la semaine.
Nous mîmes malgré tout quatre mois à nous courtiser à l’ancienne !

Et voilà, de nos jours, un petit abonnement à un site de rencontre, beaucoup de tri à faire mais une relative sécurité dans ce monde impitoyable et, oui, on peut trouver son partenaire via le net.

Comme la jeunesse ne danse plus guère en couple, finis ces petits frémissements tellement prometteurs mais il reste malgré tout, dans les villages surtout, pas mal d’opportunités !

Quand même, la drague, ça me manque !

* Synonymes : draguer, courtiser, fréquenter, baratiner, marivauder, flatter, batifoler, séduire, louanger, folâtrer, roucouler, faire du gringue  et bien d'autres encore !
** Ils disent maintenant "teuf" mais la guindaille reste un mot local irremplaçable et usité.
Et pour les nostalgiques, réécoutez Guy Bedos et Sophie Daumier dans ce morceau d'anthologie.

Aussi suave soit la drague, elle doit rester consentante pour les deux parties et ça à tous les âges.
Un coup de chapeau particulier à ma contemporaine de caractère, Carole Bouquet, pour son engagement et son intervention ce dimanche. sur France 2.

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