Saison 2.16 : Une enfance pas comme les autres

americain-cemetery.jpgUn après-midi de septembre 1958, le haut-parleur du cimetière militaire américain de Neuville-en-Condroz annonça ma naissance.
Le personnel et les jardiniers purent se réjouir de cet heureux événement qui agrandissait la famille de leur intendant.

Quant aux 5328 résidents permanents, ils ne manifestèrent pas leur enthousiasme mais il est possible qu’une brise joyeuse circula entre les croix de marbre blanc...

Dès que je sus courir, je pus profiter d’un terrain de jeux immense ! Plus de 36 hectares de bois, de pelouses, des kilomètres de routes, des ruisseaux, des entrepôts... mes parents avaient essayé de limiter mon espace en faisant clôturer le jardin qui entourait notre maison mais très vite je trouvai le moyen de m’échapper !
Oui, la demeure de l’intendant se trouve à l’intérieur du cimetière. Ce qui semble évident pour moi ne l’est pas pour tout le monde !

Et mon enfance fut « extra-ordinaire » ! On ne peut mieux dire ! Pendant les vacances (et j’ai tant de souvenirs que je crois que j’étais tout le temps en vacances !), je rejoignais les jardiniers, chauffeurs, mécaniciens ; ils m’emmenaient en tracteur, pick-up, réparaient mon vélo ; je partageais leurs tartines à midi, c’était bien meilleur que ce que je mangeais à la maison !
Et cela enrageait ma maman !
Et quelle liberté !
Grimper aux arbres, rouler à vélo, courir entre les croix. Parmi les milliers de soldats enterrés, j’avais quelques préférés ; en été, je leur déposais quelques fleurs.
Dans l’immense Mémorial, je jouais à faire la messe quand j’avais une petite camarade ! Sans doute, est-ce de là qu’est née ma vocation de catéchiste à défaut de devenir prêtre...

Bref un paradis ! Normal quand on vit dans un cimetière, non?

L’enfance envolée, la nature et le calme du lieu ont consolé mes blues d’adolescente et les fourrés ont abrité les quelques flirts qui ont pu franchir le seuil de la maison parentale !
J’entends quelques âmes chagrines : 
- Comment peut-on s’amuser dans un cimetière ? Quel manque de respect !
A cela, je répondrai qu’au contraire, très vite j’ai compris que, sous ces croix immaculées reposaient de jeunes garçons morts pour un idéal qui les dépassait souvent.

Mon Daddy fit partie de ces soldats à qui on prit une partie de leur jeunesse. Il avait 19 ans en 1941 quand on vint le chercher dans son Connecticut natal. Il laissait une maman veuve et un jeune frère qui serait enrôlé deux ans plus tard. Quand il retourna aux USA en 1946, il ramena une jeune épouse belge... "C’est un beau roman, c’est une belle histoire"... Si belle qu’il revint en Europe quelques années plus tard et consacra sa vie professionnelle à veiller sur ses frères d’armes.

J’ai été naturellement éduquée dans le respect et le souvenir de ces jeunes vies sacrifiées. Dans les années soixante et septante, mon père recevait beaucoup de familles, des next of kin*: des mamans, des frères et sœurs, des enfants aussi. Ces familles avaient choisi de laisser leurs défunts reposer sur les terres qu’ils avaient libérées. Elle auraient pu demander leur rapatriement aux frais de l’état américain. Ce choix n’était-il pas symbolique ? Ces familles étaient toujours reçues avec beaucoup d’égards et de soins, quelquefois on liait des liens d’amitié avec certaines d’entre elles. Je me souviens particulièrement de Mrs Moser qui venait chaque année en été pendant un mois ; l’après-midi, elle s’asseyait près de la tombe de son fils avec son tricot et lui parlait.
Son fils n’était pas mort, il était simplement absent.

On cultivait le souvenir de ces héros morts pour notre liberté ; combien de commémorations pour les 25, 30, 40... ans de l’armistice ! Combien d’articles de journaux dans lesquels on interviewait mon Daddy, Paris Match, le Soir illustré etc... En fait, je vivais avec un héros vivant !
Partout, c’était un peu la vedette avec son délicieux accent américain. Surtout quand il parlait wallon ! Oui, oui, vous lisez bien, il chantait parfaitement « Li tchant des walons » et « Lèyî m’plorer »**. C’était un immigré presque 100% intégré ! Mais il restait le libérateur ! Tous les regards se retournaient sur notre passage dans ses grosses voitures américaines, Chevrolet, Buick, Mustang...
L’Amérique faisait encore rêver ! Tout ce qui en venait semblait parfait et faisait envie... Nous étions fiers d’être américains et d’appartenir à une grande nation !
J’ai donc grandi dans cette conviction et je me suis toujours sentie un peu différente. Mon prénom, peu couru à l’époque, étonnait ! Combien de fois l’a-t-on mal prononcé? Mauréne, Mauraine... A l’école, en début d’année, je devais le répéter et répondre à cette question : « Tu n’es pas belge ? ». Je ne trouvais pas ça désagréable, au contraire...
Puis, quand on me demandait où j’habitais...
Partout où nous allions, on nous regardait quand nous parlions anglais avec Daddy. Nous avions des conversations bilingues, anglais avec Daddy, français avec Maman, ils parlaient anglais ensemble et Daddy parlait français avec ma grand-mère qui habitait chez nous. Un joyeux florilège !
Nous avions aussi un statut diplomatique et accès à l’ambassade et aux bases militaires américaines en Europe, cela nous permettait de nous approvisionner en produits américains ! Même mes boîtes à tartines étaient différentes des autres ! Peanut Butter sandwiches and Candy bars peu connus dans les années soixante.

Tous les trois ans, nous retournions aux USA. Ces voyages faisaient partie du contrat de mon père et nous partions pour six semaines. Ce n’était pas toujours aux grandes vacances ce qui nous permettaient, mon grand frère et moi, de manquer l’école un long moment ! On nous envoyait nos leçons là-bas !
Donc vivre dans un cimetière comportait pas mal d’avantages que j’ai pleinement appréciés.

J’ai quitté « mon cimetière » le jour de mon mariage il y a 38 ans, depuis, j’essaie de ne jamais manquer le Memorial Day qui a lieu chaque année le dernier samedi de mai. Le jour du souvenir ! Aux USA, cela correspond à notre fête de la Toussaint. Se rendre au cimetière une journée de printemps, c’est quand même plus agréable qu’un 1er novembre !
memorial-day-2013.jpgLa cérémonie annuelle est très protocolaire, représentant du roi, ambassadeur, ministres, généraux, évêque, etc. On y écoute des discours sur la paix et des musiques militaires. Dit comme ça, cela n’a pas l’air amusant. Et pourtant, ce jour reste une fête pour moi ! Toujours les réminiscences de l’enfance ! The Memorial Day était the Day pour mon père et tout le personnel ; tout devait être parfait, version US Army, donc plus que parfait. Devant chaque croix sont plantés pour ce jour, deux petits drapeaux, un belge et un américain. Plus de 10 000, au centimètre près !
Tôt le matin, arrivaient les différents régiments des armées américaine et belge, la fanfare, les anciens combattants, et peu à peu les invités. Maman et moi revêtions nos plus belles robes et gants blancs, pas question de courir partout ce jour-là ! Je devais faire la révérence devant les hautes autorités. Si elles étaient américaines, j’entendais : « Ô Honey ! » ou « Ain’t she sweet ? » ou « She’s so cute ! ». C’était certainement vrai !

Au delà de tout ce protocole, cette cérémonie gardera toujours pour moi une saveur particulière, celle du souvenir et de la gratitude envers ces GI’s .

Aujourd’hui, je suis un peu plus belge qu’américaine et la politique de ce pays ne me séduit plus mais dès que j’entends : "Oh, say, can you see, by the dawn’s early light./.. (Ô, dis, peux-tu voir, à la lumière précoce de l’aube./..)"***, je ressens un frisson au plus profond de moi...

L’ appel du sang ?

* Next of kin : famille proche, frère, soeur, parents.
** Le chant des wallons et Laissez-moi pleurer, ici une pépite inattendue chantée par Edith Piaf et Les compagnons de la chanson.
*** Paroles issues de l'hymne américain pour en savoir plus sur le cimetière, ici

Vous avez lu le billet blanc de Maureen Duffy, une Bobonne (presque) comme les autres. Amie et condisciple d’une amie scoute d’un an plus jeune, j’allais régulièrement passer un inter-cours ou un temps de midi à rire avec elles. Bien que née en Belgique, j’adorais son style parfaitement américain effectivement combien populaire et admiré à l’époque ! Les temps changent.
Habitant finalement la même région, je l’ai retrouvée au gré de réunions de parents d’élèves et grâce à FB.
Régente en français et religion de formation, elle s’est consacrée à son boulot plein temps de mère de neuf enfants ! Eh oui, cette fille d’immigré a bien repeuplé la Belgique !

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