++++Je me laisse aller à la poésie de cette belle fête de l’Épiphanie, que j’aime bien.
Quatre, cinq heures, entre chien et loup, rougeurs, ombres et lumière par dessus les arbres.
Ces rois mages complètement dingues, qui traversent le désert et s’amènent tout con, avec leur or, leur encens et la myrrhe devant le petit Jésus !
Quelle histoire !
Et puis, les jours rallongent, n’est-ce pas, la lumière revient, la galette est dorée et, paraît-il, représente un soleil.

Tout ça me plaît et me transporte.

Souvenirs d’enfance des fêtes de fin et début d’année en vrac, comme le salon à l’époque : le brol*.

Le sapin vient d’être démonté. Le tapis est tout vert d’épines. On sent encore la résine.

Je revois ma mère trop occupée à éteindre le feu qui a pris sur le tapis, le conifère crépitant dans la cheminée dans un brasier d’enfer lançant des braises incandescentes tous azimuts !
Les boules sont rangées dans leur boîte, prêtes à être remontées au grenier, les guirlandes lumineuses soigneusement emacralêyes** pour l’année prochaine !
C’est une fête, oui, mais toujours bousculée, prise dans le brouhaha quotidien.
Je vois les radiateurs du salon recouverts de moufles, de chaussettes, deux pieds, deux mains fois six et je me souviens de ce temps où il neigeait début janvier.
On rentrait changer de gants ou de bas, puis on repartait jouer dans la neige jusqu’à ce que la faim nous tenaille.
La table est mise pour le quatre heures.
Le chocolat chaud fume dans un grand pot à lait brun strié !
Il est temps de manger le gâteau.

Quand nous étions petits, pour "la fève", ma mère laissait sûrement faire le hasard, occupée à son tapis !

Celui qui l’avait gagnée se coiffait donc de la couronne. Il pouvait choisir sa reine ou son roi, s’il y avait une deuxième couronne. Sur les six enfants présents, il y en avait donc quatre ou cinq pas trop contents, et prêts à en découdre avec le roi.
La tradition bien réglée avait prévu tout cela, et offrait donc une vengeance aux malchanceux : il s’agissait d’empêcher le roi de boire son chocolat chaud.
Soit, chaque fois qu’il faisait mine de boire, on criait “le roi boit, le roi boit”! Cette taquinerie, au départ innocente, si le pauvre roi n’en avalait pas de travers, devenait alors plus moqueuse, plus ironique, pas nécessairement plus fine, mais en tous cas, plus efficace pour perturber le goûter du dit roi. La table prenait des allures de champ de bataille, au moins, si pas de sang (ouf !) , il y avait du chocolat versé !
Dans des occasions comme celles-ci, comme dans d’autres, j’ai finalement souvent tendance à enjoliver les choses. 
Il y a-t-il eu des 6 janvier sans galette ? Ce n’est pas impossible, cette fête n’avait rien d’obligatoire, comme il y a eu des hivers sans neige, et heureusement, ce n’était pas chaque année que le tapis prenait feu à l’Épiphanie mais cette joyeuse et chaotique tablée a bien existé.

Une sœur aînée, gracieuse et vive, tout lui réussit, mais elle n’a pas la fève… Déjà détrônée à 16 mois par des jumeaux inéducables, prêts à tout pour faire régurgiter le roi, elle peut quand même subtilement tirer sur la nappe et faire croire que c’est eux…
Ils savent se défendre.
La moquerie est leur spécialité, les imitations, les surnoms surtout. Le bruitage qui double la déglutition du roi est à se tordre, semble-t-il.
Je suis la quatrième dans cette famille. J’aime beaucoup faire ma princesse coquette avec la couronne, mais je ne l’ai pas gagnée, dommage.
Cette fois-ci, c’est mon p’tit frère, le cinquième, dit Pet l’indécis. Je ne sais pas d’où sort ce sobriquet. Il a l’air très décidé à boire son chocolat, quoiqu’il advienne, la couronne de travers sur la tête.
Encore un : le petit dernier pour qui c’est peut-être plus difficile d’exister dans cette famille, bien que nous soyons (à peu près tous) persuadés qu’il bénéficie d’un régime de faveur. C’est bien son problème d’ailleurs. Là, il est plus tranquille, ce n’est pas à lui qu’on en a, il a bu son chocolat, il quitte la table, il va jouer...

Je me souviens, quelque vingt ans plus tard, dans ma belle-famille, d’un goûter d’Épiphanie particulier. La galette a été partagée, toute la galette, chacun sa part, entre les enfants, neveux et nièces, et leurs parents. La galette est mangée, toute la galette donc, chacun surveille son voisin, et son morceau, et pas de fève, pas de roi… personne ne réclame la couronne !
Ma belle-mère affirme mordicus que la galette, bien entendu, contient une fève. Les enfants sont déçus et chacun s’interroge. Moi, je soupçonne ce beauf’ un peu raide d’avoir avalé la fève au péril de sa vie pour échapper au supplice de porter la couronne !

Aujourd’hui, quand je coupe la galette pour ma petite-fille, je repère la fève et distribue les parts comme une bonne fée.
N’ayant qu’une petite-fille, bien sûr, c’est elle qui l’aura ! Qui porterait la couronne mieux qu’elle ?
Tout de même, l’esprit de la fête n’est pour moi de nos jours plus tel qu’à l’époque, plus pacifique, sûrement. Mais j’y vois malgré tout, aujourd’hui et alors, cette jouissance d’entre-deux, ombres et lumière.

Bientôt la Chandeleur, je me réjouis. on fera sauter les crêpes. Je les fais fines et légères.

Elles ont aussi une allure de soleil.

* Brol : mot belge très gros désordre forcément hétéroclite
** Emacralé : mot wallon signifiant "emmêlé"

Vous avez lu le billet blanc de Bénédicte Lefèvre, une Bobonne (presque) comme les autres, une de mes belles-sœurs. Sans elle les repas de famille seraient moins drôles, entre distinction et trivialité, elle nous fait souvent rire en racontant, toujours avec truculence, les vieilles histoires familiales ou ses mésaventures personnelles .
Elle est psychologue, après avoir repris ses études à 30 ans, prématurément abandonnées, par amour, par paresse ? Personne ne le saura jamais. Certainement, ses aventures alimentent la compréhension qu’elle a des soucis des autres  !

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