bobonne-patricia.jpgJe t’écris parce que ma petite cousine, enfin, elle est n’est plus si « petite » que ça, elle a même une paire d’années d’avance sur moi… Je disais donc que Brigitte, oui, elle s’appelle Brigitte, me laisse « carte blanche » sur sa page Bobonne Bougonne, avec comme seule consigne de me raconter en deux A4, si possible avec humour...
Mais, lui dis-je, je ne suis pas encore sexa et plus trop sexy d’ailleurs ! Pas grave, me répond-t-elle, tant que t’es drôle. Je m’en vais donc te narrer, Petit père, deux ou trois anecdotes de ma vie d’archéo-quinqua, bientôt néo-sexagénaire.
D’abord, 'faut que je te raconte, PPN - oui, Noël, je vais t’appeler comme cela, c’est plus simple - comment j’ai retrouvé Brigitte… Mais je parie que tu as deviné puisqu’apparemment tu sais tout !
Donc, tu sais aussi que nos grand-mères étaient sœurs ?
 … et tu te dis : « Normal ! »
Sauf que nos grand-pères étaient…
… mais non, pas sœurs, PPN, frères, PPN, frères !

Je me souviens du grand-oncle Richard, assis dans le fauteuil de la cuisine de Voroux , un mégot de cigarette accroché aux lèvres et de la tante Jeanne toujours affairée à quelque tâche ménagère. Et puis aussi de ces énormes œufs d’oie que j’allais chercher dans le jardin, bravant les oies blanches qui me menaçaient en cancanant. Et au-delà de ces images, rien ! Qu’avait été la vie de cette génération et de la suivante ? A part la vie dans les tranchées pendant 4 ans pour les premiers et puis une vie de labeur pour tous, comment avaient-ils vécu les années 30, la seconde guerre mondiale et les  « trente glorieuses … » ? Quelques photos anonymes témoignent bien d’une certaine aisance, de fêtes de famille et de voyages en voiture, sans qu’il soit possible de reconstituer une histoire plus engagée dans la société de l’époque. C‘est pourquoi, depuis un an, je guette les billets de Bobonne, espérant en savoir un peu plus sur la vie de ma famille. Tout cela a commencé avec la disparition de mon papa… oui je sais, Brigitte m’a demandé d’être drôle et voila que je parle de la mort.
J’ai un peu l’impression que le compteur s’emballe. Dis, PPN, tu peux pas ralentir un peu, demander à l’autre, là haut, qu’il mette la pédale douce, déjà qu’il vient de rappeler à lui, l’idole des jeunes.
Là, PPN, je t’entends déjà bougonner : «  … Johnny qui ? »
Mais j’y pense, tu serais pas plutôt Cash*, toi ? Juste que c’est un peu comme « Ma sorcière bien-aimée », cela fait partie de notre jeunesse. Ce trentenaire, dans sa baraque à frites interrogé par le journalisss', qui chante, la main sur le cœur, « Je te promets », cela m’émeut.
Houlà ! tout de suite les grands mots ! Décidément, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était … elle va me trouver mièvre, La « de Troyer »**, ci-devant titulaire de la page Bobonne Bougonne. Moi aussi d’ailleurs, la fille de 20 ans reproche parfois à la quinqua d’avoir la larme trop facile. Cela doit être… non PPN, pas le retour d’âge, juste la sensation de n’avoir pas assez été à l’écoute, de ne pas avoir posé les questions sur ce qui avait été et que (…Johnny) maintenant, c’est trop tard.
Mais revenons à nos moutons. Je me souviens de nos rencontres à la Toussaint, lorsqu’il était de tradition de faire la tournée des cimetières. Je me réjouissais de retrouver tous les cousins dans la ferme des Rousseau, à Roclenge pour manger « on bokèt de dorêye »***. Cette immense bâtisse me fascinait. Nous jouions à cache-cache dans les « belles places » ouvertes pour l’occasion. Il y régnait une ambiance du passé. Tentures lourdes, napperons brodés sur guéridon et crapauds de velours me font aujourd’hui penser aux romans d’Armel Job et à leurs univers fin de siècle, alors que je vivais dans la modernité naissante des années soixante. Je me souviens aussi de cette cours en carré avec un immense tas de fumier au centre. Les grands racontaient qu’un oncle (enfin, je crois) y était mort asphyxié. A six ans, j’étais terrorisée. Je passais le plus loin possible, craignant d’être absorbée par la masse gluante.

Un autre flash : 1963, juillet, tous les cousins germains de la famille sont envoyés en colonie de vacances chez « Pinocchio » à Middelkerke. Je te fais le topo, PPN : mes deux frères, 10 et 7 ans et deux cousins flamands du même âge, fruits d’un mariage romantique entre une japonaise et un bel engagé volontaire dans la guerre de Corée. Ouvrez la parenthèse : qu’allaient donc faire les belges dans cette galère ? Fermez la parenthèse.
Accessoirement, deux cousines avaient aussi quitté leurs terres liégeoises pour rallier « la mer »… Plus moi, mais pas pour longtemps. Qu’avait-il bien pu se passer dans la tête de mes parents pour envoyer une petite fille de 3 ans dans ce bagne ? Oui, PPN, un bagne… Oh ! j’entends déjà Bobonne, commanditaire de ces lignes : elle se marre, avec son âme de scout, elle qui a voyagé à travers le monde. Toujours est-il, qu’après une journée et une nuit, beaucoup de larmes et un appel téléphonique désespéré à  «  maman », ma sauveuse est venue me rechercher, au plus grand soulagement de mon frère puîné dont je ne voulais pas lâcher la main, une vieille habitude prise lors de mon entrée braillante en maternelle, les gardiennes, disait-on à l’époque. Résultat : pendant des années, ma cousine m’a traitée de « tchoûlåde »*** en m’écartant de leurs jeux si attirants de « garçons manqués ». Quelle ne fut pas ma surprise, il y a peu, alors que je la raccompagnais sur le pas de la porte, quand elle me lança, tout de go : « J’ai passé une excellente soirée. Finalement, t’es plutôt marrante, toi comme fille ! ». Comme quoi une image peut vous coller longtemps à la peau !
Mais je m’égare. Nous sommes le 15 juillet 1963, enfin, je crois, à Middelkerke et cela ne se passe pas très bien avec les « chinois » ! L’expression vient des gentils petits camarades de Pinocchio, apparemment peu habitués à la différence, qui ont pris mes cousins en grippe. Passé l’âge de la maternelle, les enfants peuvent se montrer cruels, c’est bien connu, et visiblement, les animateurs n’ont pas encore reçu les rudiments de psychologie pour gérer les petites difficultés de la cohabitation enfantine. Mon frère aîné, en défenseur de la veuve et de l’orphelin prend évidemment le parti de ses cousins, s’ensuit une bataille rangée entre « les blancs » et nous. OK, PPN, je n’étais plus là pour en témoigner, mais c’est ma première bataille, par procuration, contre le racisme. Oui PPN, je sais, je m’attribue un peu vite toute la gloire de l’affaire…
Voilà donc mes frères et mes cousins qui opèrent un repli stratégique dans le garage de la colonie. Ils descendent le volet métallique et se barricadent en empilant tout ce qu’ils trouvent, jouets, matériel de plage contre le dit volet. Lorsque la directrice arrive, elle ouvre… et la légende raconte qu’elle reçoit tout l’empilement sur la tête. Fin de l’histoire. Pour la suite, il faudra interroger l’aîné : ont-ils été punis ? Renvoyés ? Est-ce devenu une affaire communautaire ? Une médiateur pas encore communautaire fut-il envoyé ? Je n’en sais rien, je n’étais pas là ! Mais je m’emploie à faire de cette anecdote une légende familiale à la hauteur de celle de ma mère dont je ne t’ai pas que très peu parlé, PPN …
Je me demandais tout au long de ce billet, quelle chute j’allais lui trouver…Terminons-en là, PPN ! Pour te faire une idée de la « Josée » de mes souvenirs, je te conseille « La langue de ma mère ». La biographie de Tom Lanoye, consacrée à sa mère, présente quelques similitudes avec l’histoire de la mienne. Personnages hautes en couleur, fantasques, elles étaient aussi cramponnées l’une que l’autre à leurs convictions bien-pensantes et au quand dira-t-on. Elles ont, toutes deux, régné sur leurs univers respectifs. Le fils évoque pourtant sa mère avec tendresse mais sans lui faire de concessions. C’est drôle, vif et émouvant.
Voilà PPN, à l’occasion du carnaval, je tiens en réserve quelques anecdotes plus transgressives, mais l’heure était plutôt à la nostalgie qu’à la folie.

* Un « replay »  des  vannes de Brigitte et d’Alexandra sur Facebook le jour de St Nicolas ; z’avez pas honte, les filles,  de vous moquer comme ça ? C’est vrai que la voix de Johnny Cash… voir à ce sujet le très rock and roll  « Walk the line » avec Joaquin Phoenix.
** Chère cousine, j’espère que tu me pardonneras cette licence littéraire un peu abrupte, mais cela te va mieux que « Mademoiselle », non ? Pas de souci NDLR.
*** On bokèt de dorêye : Un petit morceau de tarte en wallon ainsi que tchoûlåde (pleureuse) déjà traduit avec détails dans le billet Ma soeur qui était affublée du même surnom !

Vous avez lu le billet blanc de Patricia Debaar - Scafs, une Bobonne (presque) comme les autres. Vous l'aurez compris, en tant que cousines doublement issues de germains (ça nous fait 50% de patrimoine génétique en commun finalement), on s'est croisées régulièrement dans l'enfance lors de fêtes et je me rappelle bien des parties de cache-cache et de son impressionnante mère mais dès le décès des aïeuls, ce fut fini.
C'est Facebook, tellement honni, qui nous a permis de nous retrouver non seulement par son biais mais finalement par une réunion des "Scafs" en septembre !
Sociologue de formation et professeur de morale à l'insu de son plein gré (sic), Patricia s'est fort opportunément reconvertie (re-sic) en détachée pédagogique dans une organisation de jeunesse pour former des CRACS et anime également un club de lecture, sa passion.

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