rip-3.jpgIl lui restait la visite en France.

Veuve deux fois à presque 55 ans, nantie d’un bon compte en banque et d’une maison dont elle avait choisi les moindres détails, et ça n’en était pas un vu son chronique manque de style, Josette aurait pu se satisfaire de longueurs dans sa désormais piscine personnelle, de son obsession du nettoyage et de l’élevage de sa sizaine de chiens et chats "ses seuls vrais amis".
Quelques voyages, gâter ses neveux auraient dû lui suffire.

Mais sous ses dehors vieillots, le mâle - dieu sait pourquoi - lui manquait, d’autant qu’elle n’avait pas été gâtée question parties de jambes en l’air avec ses ex-vieux. Serait-elle passée à côté de quelque chose ?
Maintenant c’était elle la vieille et tout compte fait, pourquoi ne pas devenir couguar sur le tard, vicieux pléonasme ?
Elle avait tout à gagner et ce verbe lui plaisait.

L’arrivée d’Internet dans les foyers mis fin à sa solitude.
« 2meet.com » offrait une phase d’essai, elle s’inscrivit.
Elle arrangea un peu une ancienne photo où elle s’était apprêtée pour une fête, établit un portrait de quinquagénaire plus ou moins dans le vent, pour autant qu’elle sache ce que c’était, et jeta l’hameçon.
Elle ne fut pas déçue, ça mordit rapidos.
C’était même incroyable.
Le nombre de mecs de tout âge intéressés dépassait son entendement.
Pourtant, même avec son meilleur profil, elle savait que c’était plutôt son intellect qui séduisait dans la vraie vie.
Désormais éternellement rentière, elle s’emmerdait - il n’y avait pas d’autres mots pour le dire - donc, elle tchatta, parfois comme une adolescente, jour et nuit.

C’est la langue de Goethe, pas qu’au figuré - ce qu’elle ne s’avoua jamais -, qui fit la différence entre les différents candidats prêts à la culbuter dans toutes les positions.
Walter exploitait un vignoble en Alsace, elle qui ne savait pas distinguer au goût une piquette d’un crû même réputé, se prit au jeu non seulement de la partie comptable mais du côté scientifique des choses…
Le Gewürztraminer passe toujours bien !
Après tout, la viticulture est une question de chimie, comme l’amour, dit-on.

Wally était un jeune vieux garçon, ses cheveux roux, ses lunettes de myope et son air timide avaient dû avoir raison de toutes les prétendantes malgré la jolie et lucrative propriété.
Josette n’en eut cure.
Lui était content de pouvoir enfin remplir autre chose que ses fûts...
Des kilomètres les séparaient entre deux week-end de folies érotiques mais peu importe, il faut bien que que le corps exulte comme l’a si bien chanté Brel*.
Découverte, quand tu nous tiens !

Grâce à son bilinguisme, ses aptitudes à la gestion et celle plus inattendue à la galipette, elle se vit offrir des parts dans l’exploitation et prit réellement plaisir à cette soudaine explosion de sensations de tout acabit.

C’est quand, suite à un petit contrôle légitime, elle s’aperçut que le gaillard ayant apparemment pris confiance en ses propres capacités sexuelles, avait étendu le cercle de ses contacts et se livrait à quelques badineries fort libertines pendant la semaine, que Josette vit rouge.

Voire noir comme le Pinot.

Lors d’une soirée où elle avait réuni tous les archétypes de la bombasse, elle pouvait le faire - elle avait suivi les conseils "Cosmopolitan" -, elle lui proposa une décoction de champignons hallucinogènes sans danger pour fêter leur cinquième anniversaire de rencontre.

Ils aimaient tellement s’encanailler !


Le cimetière Saint-Urbain de Strasbourg était son dernier pèlerinage, son Walter n’avait pas survécu à l’orgie, elle-même s’en était sortie miraculeusement, les médecins lui avaient dit "un peu plus et vous le rejoigniez dans la tombe", elle avait eu du mal à rester alternativement étonnée et imperturbable.

Ses quelques hectares lui donnaient une bonne petite rente de plus, elle pouvait bien fleurir sa sépulture.
Et vérifier ses affaires.
Elle commença par tailler les buis encore fort petits en boules bien régulières qu’elle caressa en gloussant intérieurement, puis disposa contre le montage de chrysanthèmes jaunes enlacé d’une banderole aux lettres d’or « Adieu mon minouquet ! » comme commandé, le petit carton rituel qui se dégraderait rapidement où elle avait écrit à la plume d’encre rouge les initiales : JETABEM.

Elle épousseta le marbre, remballa ses ustensiles et s’éloigna avec un dernier rictus condescendant.

Qui saurait jamais que ça voulait dire « Je t’ai bien eu, merci.» ?

Pour fêter la fin de sa "tournée", presque primesautière, elle partit, avant de s’offrir une choucroute à la Maison Kammerzell, vers le célèbre Christkindelsmärik**, en digne protestante, son préféré, avec son plus haut sapin naturel décoré d’Europe, ses concerts et tout le faste dans les rues.
Elle convoita une figurine de renne qui manquait à sa décoration de plus en plus chargée.
Elle sortit son portefeuille.
Elle entendit comme un bruit de pétards, une galopade puis un cri : Allahu akbar !
Et ce fut le noir.

Peut-être la lumière blanche ?

FIN

Ou peut-être pas...

<<< Partie I - <<< Partie II

* La chanson des vieux amants  
** Christkindelsmärik : le marché de l'enfant Jésus

Il s'agit ici d'une nouvelle en trois parties de pure fiction.
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.
Image libre de droit provenant du site Pixabay

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